
Comment les artistes font face aux défis administratifs
Une trentaine de personnes ont participé à la table ronde sur le thème « Artistes et défis administratifs », organisée par l’ORC aux Scènes du Grütli lundi 31 mars 2025.
L’Observatoire romand de la culture a inauguré les Rendez-vous de l’ORC, lundi 31 mars aux Scènes du Grütli, à Genève. Ce format de table ronde a pour objectif d’inviter les acteur·ices culturel·les et le public à discuter des résultats des études réalisées par l’équipe de recherche de l’ORC.
Une trentaine de personnes ont pris part à ce premier Rendez-vous, qui a donné lieu à de riches et passionnants échanges autour de la thématique « Artistes et défis administratifs », un élément saillant ressorti de l’étude « Parcours des artistes en Suisse romande : Ressources et étapes-clés », publiée par l’ORC en décembre 2024.

En préambule, Catherine Kohler, chargée de recherche à l’ORC, a présenté les grandes lignes de l’étude sur les parcours des artistes, dont les données proviennent des réponses de quelque 600 artistes romand·es à un questionnaire. « Les résultats montrent que les artistes mobilisent fréquemment un large éventail de compétences au-delà de leur expertise créative, comme le fait de fonder son association, de gérer une équipe ou de développer son réseau », a souligné la chercheuse. Côté chiffres, 84,7% des artistes ont relevé l’absence de rétribution de ces tâches, 82,4% le manque de prise en compte des réalités du métier par les instances publiques et administratives, 74% le manque de temps pour ces démarches, et 66% ont souligné la complexité des démarches.

Au terme de la présentation, trois intervenant·es ont pris part à la table ronde : Robin Adet, conseiller culturel à la Ville de Genève, Isabel Amian, secrétaire générale du SSRS, le Syndicat suisse romand du spectacle et Tamara Fischer, dramaturge aux Scènes du Grütli, comédienne et metteuse en scène. Olivier Glassey, directeur de l’ORC, a modéré la discussion.
« Les tâches administratives représentent un gros problème pour les artistes. Effectivement, ils et elles ont moins de temps pour se dévouer à leur travail artistique », a réagi Isabel Amian. La secrétaire générale du SSRS a expliqué que l’une des pistes à creuser serait la mise en place de services de guichets uniques pour les demandes de subventions, afin de simplifier les démarches administratives. Elle a également salué des initiatives lancées après la pandémie, dont l’association Les Compagnies Vaudoises, le Bureau des compagnies des Scènes du Grütli ou le Bureau culturel du canton de Neuchâtel.
Robin Adet a indiqué qu’il « faudrait repenser la façon dont les soutiens ponctuels sont attribués. On essaie de sortir de cette logique de projet, parce que cela consomme énormément de temps et d’énergie. » Il donne l’exemple du dispositif pilote de convention de soutien conjoint de la Ville et du canton de Genève dans le domaine des musiques actuelles. Le principe de ce dispositif est de proposer une convention à un ou une artiste pendant 4 ans, « afin qu’il ou elle puisse se concentrer sur sa pratique artistique plutôt que de passer 50% de son temps à mener des démarches administratives. L’idée étant que cet argent puisse servir à consolider l’entourage de l’artiste et de faire appel à des administrateur·ices professionnel·les.» Isabel Amian a rebondi sur la question de la logique de projet, en soulignant l’importance du soutien des reprises de spectacle, dans le milieu des arts de la scène. « La Corodis tient compte de la nécessité de consolider les projets en soutenant les reprises. »

Tamara Fischer plaide quant à elle pour une mutualisation des ressources : « On aurait besoin d’espaces où on peut se rencontrer entre artistes hors de toute compétition, parler ensemble, partager nos listes de diffusion. » Elle ajoute que « les collectivités et les institutions, comme la Ville de Genève ou les théâtres, ont vraiment un rôle très important à jouer parce qu’il y a des équipes fixes qui sont payées, pour pouvoir peut-être ouvrir ces espaces de discussion, de mutualisation et de pensée globale, collective. En tant qu’artistes, on se sent parfois très isolé·es au sein de nos compagnies et on se demande comment font les autres. »
Logique des ressources
Le public a également pris part à la discussion. Julien Amey, secrétaire général de l’Union romande de l’humour (URH), a pris la parole : « On a historiquement soutenu les lieux de diffusion, je parle de tous les domaines, et puis on soutient les créateurs, les artistes. À moins qu’on considère que les artistes doivent devenir des super entrepreneurs, comptables, administrateurs, community managers et faire de la recherche de fonds, on doit acter le fait qu’ils et elles ont besoin de structures pour le management, l’accompagnement, la diffusion, etc. Peut-être que la piste serait que les pouvoirs publics ouvrent une discussion sur quels moyens on donne pour soutenir cet écosystème, c’est-à-dire les personnes qui ne sont ni des lieux de diffusion ni des créateurs, mais qui sont tout aussi indispensables. »
Rebondissant sur ce point, Robin Adet a expliqué que ce type de démarches était déjà en place dans plusieurs lieux de la ville de Genève. « Depuis cette année, il y a un soutien à la coopérative Meriweza, qui apporte un soutien administratif ». Il évoque également une réflexion en cours dans le domaine des arts de la scène, « un mandat d’étude sur les pôles ressources qui existent au niveau européen, dans l’objectif de creuser la question de la mutualisation des compétences ». Enfin, il cite le dispositif Inarema, auquel contribue la Ville de Genève et financé par le canton de Genève, pour accompagner les arts visuels et les musiques actuelles. « Ce projet-pilote est en train d’évoluer. Sur les guichets de cette année, dans les musiques actuelles, le choix a été fait non pas de juste compléter les rémunérations des artistes, mais de donner de l’argent pour financer des structures de production. On s’est dit que si on veut que les artistes puissent continuer à travailler, il faut qu’ils et elles soient mieux accompagné·es. »
Coordinatrice du dispositif Inarema, Annie Serrati a réagi : « Je tiens à préciser que les artistes possèdent les compétences nécessaires pour mener ces activités. Ce sont des administrateur·ices, des chargé·es de projets et des artistes. Et sous chaque casquette, ils et elles mènent vraiment bien cette pluriactivité. » Elle a également évoqué la logique des ressources : « Après le Covid, on a identifié un besoin de reconnaître une forme de professionnalisation. Je pense qu’il ne faut pas non plus vouloir trop diviser les choses, de dire que les artistes font un travail artistique et qu’il faut des administrateur·ices avec des compétences avérées. Le milieu a des compétences avérées, souvent acquises sur le tas. »
Fragmentation du temps
Fabienne Abramovich, directrice d’Action Intermittence, a souligné pour sa part que les tâches administratives ne demandent pas uniquement des compétences, mais qu’elles représentent aussi une charge mentale et du temps. Elle a également évoqué la question des statuts des artistes et de leurs droits, notamment du côté des employeurs. « La précarité première des artistes, c’est la fragmentation du temps. C’est une lutte qu’il faut vraiment mener sur le terrain et les employeur·euses ont des responsabilités à prendre. »

Tamara Fischer a repris la parole pour souligner l’importance de « penser Romandie ». « Les gens bougent, la Suisse romande est un petit milieu pour toutes les disciplines artistiques. On ne devrait pas se dire : « Je crée ma compagnie à Genève et il faut que j’aie des dates à Genève et que j’ai des subventions à la ville de Genève ». La réalité, c’est qu’on bouge, on collabore, on déménage pour des questions de loyer, pour des questions personnelles, pour plein de raisons. Et plus on fera rayonner toute la Suisse romande de ces jolies pratiques artistiques, mieux ce sera. » Or, déplore-t-elle, « les institutions subventionneuses ne tiennent pas compte de ces réalités. »
Au terme d’un peu plus d’une heure, la discussion s’est poursuivie de manière informelle lors d’un apéritif.
Fort du succès de cette première rencontre, l’Observatoire romand de la culture vous invite à son deuxième Rendez-vous de l’ORC, qui aura lieu le jeudi 22 mai 2025 à 18h à la Ferme des Tilleuls, à Renens. La table ronde sera axée sur la thématique : « Les artistes, auto-entrepreneur·euses par nécessité ? »